Il y a deux Nawi.
La première a dix-neuf ans. Elle est indocile, courageuse, et son père la livre au palais royal d'Abomey parce qu'il ne sait plus quoi faire d'elle. Elle deviendra l'une des plus redoutables guerrières du Dahomey. C'est l'héroïne de The Woman King, jouée par Thuso Mbedu, et elle n'a jamais existé.
La seconde vivait dans le village de Kinwelie, au Bénin. Retrouvée par des historiens à la fin des années 1970, elle affirmait avoir combattu les Français en 1892. Elle est morte en novembre 1979, âgée de plus de cent ans. Une femme qui avait chargé l'infanterie coloniale au corps à corps a vécu assez longtemps pour voir l'indépendance de son pays, la télévision et les premiers pas sur la Lune. C'est en son hommage que le film a nommé son personnage principal.
Tout The Woman King tient dans cet écart entre les deux : un grand film, adossé à une histoire vraie, qui prend avec elle de vraies libertés. Voici lesquelles.
Ce que le film restitue avec justesse
Sorti en 2022, réalisé par Gina Prince-Bythewood et porté par Viola Davis, le film a fait connaître les Agojie au monde entier. Et sur l'essentiel, il est fidèle.
Le corps a existé : un régiment entièrement féminin, actif pendant près de deux siècles, jusqu'à un tiers de l'armée dahoméenne à son apogée. La dureté de l'entraînement est réelle, jusqu'aux parcours d'épines que le film met en scène. Le célibat imposé aussi : les Agojie étaient officiellement ahosi, épouses du roi, et toute relation était punie de mort. La hiérarchie, la vie dans l'enceinte du palais d'Abomey, la valeur militaire reconnue par leurs adversaires eux-mêmes : tout cela est documenté.
Même l'arrivée de Nawi au palais, livrée par un père dépassé, reprend une voie de recrutement attestée : la tradition rapporte que des familles pouvaient confier au roi une fille jugée trop indépendante. Le film n'a rien inventé sur ce point. Il a choisi, dans le réel, ce qui faisait la meilleure histoire.
Ce que le film réécrit
La liberté majeure est ailleurs, et elle a nourri une vraie controverse à la sortie.
Le film situe l'action en 1823, sous le roi Ghezo, et met en scène un royaume qui chercherait à sortir de la traite atlantique. L'histoire dit l'inverse. Le Dahomey a été l'un des acteurs majeurs de la traite, sa prospérité en dépendait directement, et Ghezo a résisté pendant des décennies aux pressions abolitionnistes britanniques. Les Agojie elles-mêmes participaient aux razzias qui alimentaient ce commerce.
Le personnage de Nanisca, la générale jouée par Viola Davis, est quant à lui une création scénaristique : aucune figure historique ne lui correspond.
Faut-il pour autant bouder le film ? Non. Cette controverse invite plutôt à regarder les Agojie telles qu'elles furent : ni héroïnes d'un conte moral, ni caricatures. Des soldates d'un État africain souverain, avec sa grandeur et sa part sombre, exactement comme tout autre État de son époque. Le film est une porte d'entrée. L'histoire complète est plus rugueuse, et plus intéressante.
2022, l'année des Agojie
Le film n'est pas arrivé seul. Deux mois avant sa sortie, le 30 juillet 2022, le Bénin inaugurait à Cotonou le monument Amazone : trente mètres de bronze face à l'océan, sur l'esplanade des Amazones, la deuxième plus grande statue d'Afrique. Une jeune guerrière, fusil en main, tête levée.
La même année, Hollywood et le Bénin ont donc chacun érigé leur monument aux guerrières du Dahomey. Le premier romance, le second revendique. Sur la plaque du socle, une phrase du président Patrice Talon dit en quelques mots ce que le film raconte en deux heures : « Telles nos amazones, la femme béninoise est notre fierté. »
Alors, faut-il le voir ?
Oui. Pour les scènes d'entraînement et de combat, parmi les plus physiques du cinéma récent. Pour Viola Davis et Thuso Mbedu. Et parce qu'aucune autre grande production n'a jamais mis ces femmes à l'écran.
Voyez-le, puis lisez la véritable histoire des Agojie. Le film donne l'émotion, l'histoire donne la mesure : des femmes qui ne sont pas devenues redoutables par magie, mais par discipline, répétition et appartenance à un corps qui se méritait.
C'est cet esprit, celui de la vraie Nawi plutôt que celui du mythe, que porte la collection Agojie.